mardi 19 février 2013

Parcours d'un oligarque véreux

Selon ce que disent les organisations internationales qui surveillent le processus démocratique dans les pays postsoviétiques, le Kazakhstan est désespérément malchanceuse avec l'opposition. Si on regarde les têtes de liste dans la catégorie «combattant acharné pour la démocratie», on ne voit que des corrupteurs et des fraudeurs, qui dans leur pays natal seraient condamné à au moins quinze ans de prison. Cependant, même au sein de ce groupe, se détache Mukhtar Ablyazov qui n’est pas seulement un anti-héros au Kazakhstan. Il mérite d'être inclus dans la liste des «génies mondiaux des tricheurs », et sur un pied d'égalité avec Bernard Madoff.

Depuis son arrivée dans le milieu des affaires, Mukhtar Ablyazov a montré sa capacité a faire des affaires. Pratiquement tous les projets qu'il a monté ont eu beaucoup de succès et ont apporté un bénéfice colossal. Dans le même temps, ce succès portait le sceau de l'illégalité.


L'une des premières grosses affaires entreprise par Ablyazov a un goût sucré. Il a réussi à faire entrer au Kazakhstan du sucre brut. Celui-ci devait être traité au Kazakhstan pour être par la suite entièrement exporté. La TVA a été payée uniquement sur le montant du traitement. Cependant, tout ce sucre a été vendu sur le territoire du Kazakhstan, lui permettant de recevoir des profits considérables.


Voici une autre magouille sur le foncier. Ablyazov a réussi à louer pour quelques centimes, un énorme terrain dans le centre de la capitale du Kazakhstan, en échange de promesses d'investir dans le développement du cirque d’Almaty. Le site a été transformé en un important parc d'attractions, qui depuis plusieurs années a apporté un demi-milliard de dollars de bénéfices. Cependant, le cirque a  reçu moins d'un quart des sommes promises et ceci sous la forme d'un prêt.


Ayant travaillé en tant que président d’une des plus grandes compagnies énergétiques dans le pays, « Kegok », puis en tant que Ministre de l'Énergie, de l'Industrie et du Commerce, il n’a pas l’habitude de mégoter. Selon un rapport d'audit, en seulement un an et demi de sa présidence et sous son ministère, Ablyazov a généré une perte dépassant les 20 millions de dollars. C'est ce pour quoi en 2002, Ablyazov a été condamné à six années d'emprisonnement.


Cependant, un an plus tard, il a été libéré en vertu d'une amnistie. A sa sortie de prison, il n’a pas cherché à entrer en politique. Cependant, comme il était connu comme un des leaders du mouvement d’opposition "Choix démocratique du Kazakhstan", la population ont lié son arrestation à son activité politique. Il fut ainsi de retour aux affaires, en tant que président de sa propre banque « BTA » dont il a fait évoluer les actifs à hauteur de 4 milliards dollars. En 1998, il a acheté à l'État ses parts de la banque via sa société "Astana-Holding", et grâce à 72 millions de dollars emprunté dans une autre banque d'État.


C'est à partir de ce moment que commença le déclin de la banque et l'épanouissement du génie manipulateur d'Ablyazov. Pendant la phase d'extension de développement de la BTA, la croissance de ses actifs fut exponentielle. Et toutes ces fraudes étaient pratiquées sous une apparence de légalité.


Ainsi, la banque a accordé des prêts considérables auprès de plusieurs sociétés off-shore contrôlées par Ablyazov, qui ont transféré des fonds à l'étranger pour acheter des actions de petites banques étrangères. Celles-ci, à leur tour, après un changement de nom sont devenues des filiales locales de la BTA. Ainsi par exemple, le «Crédit d'Ukraine » qui est une banque commerciale, est devenu la "BTA Bank" en Ukraine. Le plus amusant, c'est que les actions des banques  nouvellement devenues BTA ont été vendues au Kazakhstan à des prix surévalués, et la plus-value a servi au remboursement des prêts de la BTA kazakhstanaise. Il existait même des plans pour acheter une banque américaine pour l'utiliser comme une plate-forme à New York et à Los Angeles. Mais cela ne s’est pas réalisé.


Voici un autre processus de blanchiment d'argent. Ablyazov a personnellement acheté une participation dans une de ses sociétés, puis la revendue à une entreprise dont il avait le contrôle avec une plus-value très importante. Cette entreprise a contracté un prêt auprès de la BTA, avant de faire faillite.


Autre exemple en Ukraine, où a été créé le complexe scientifique et industriel "Max-Well». D'apparence, cette société était ukraino-américaine. De toute évidence, Ken Alibek, citoyen américain d'origine kazakhe, y a joué un rôle important. Il était prévu que cette entreprise produise des médicaments mais un an après l'ouverture, elle a fait faillite, alors même qu'elle devait à la BTA Bank près de 100 millions d'euros. Tous les biens de la «Max-Well" étaient détenus par la société "Eurasie-Ukraine", une filiale de la grande holding «Eurasie», dont le président est Mukhtar Ablyazov.

Le montant total des dommages infligés par Ablyazov à la banque kazakhe BTA en seulement six ans est estimé à plus de 5 milliards de dollars. A titre de comparaison, à travers des fonds de couverture, le spéculateur financier le plus célèbre du XXe siècle, Bernard Madoff,  a pu détourner 65 milliards sur 25 ans. Donc, si Ablyazov avait conservé sa liberté, il aurait probablement dépassé les voleurs les plus célèbres.


Toutefois, Madoff a été condamné à 150 ans et il est en prison. Par contre, Ablyazov a fui vers l'Europe, à Londres, comme "réfugié politique" et représentant de l'opposition au Kazakhstan.


Il convient de noter qu'Ablyazov n'est pas le seul «réfugié» en Europe. Le Kazakhstan a la « chance catastrophique » d'avoir d'autres messagers de la liberté de ce type. Depuis plus de 10 ans se trouve dans un pays européen, l'ancien Premier ministre Akejan Kajegeldin, accusé de corruption à grande échelle dans le pays. On y trouve également le très célèbre Rakhat Aliyev, accusé au pays d'assassinats, d'extorsion de fonds et de corruption. En Suisse, s'est installé l'ancien maire de la plus grande ville du Kazakhstan (Almaty), Victor Khrapunov, accusé de fraudes foncières massives, lesquelles ont permis à sa famille de devenir l'une des plus riches de Suisse.


Suite aux accusations dont ils font l’objet et leur évasion réussie à l'étranger dans un pays où il sera difficile de les déloger "pour des raisons politiques",  tous ces ex fonctionnaires et banquiers ont immédiatement déclaré qu’ils sont les  «pères de la démocratie kazakhstanaise poursuivis à cause de leurs idées ». Cependant, des idées, ils en ont plus qu'il n'en faut. Surtout au regard du volume financier qui s'est échappé de la capitale du Kazakhstan, et de leur vaste expérience dans la mise au point de systèmes de blanchiment d'argent.

 

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